Culture

Carnet de Maputo de Saïd Djinnit: au service de la lutte des Africaines

Saïd Djinnit est un diplomate algérien, haut fonctionnaire auprès de l’ONU. De 2014 à 2015, il a été l’envoyé spécial de l’Organisation pour la région des Grands Lacs.

Dans ce récit intitulé Carnet de Maputo ou Ma lettre d’amour à la femme africaine (Casbah éditions), il raconte les circonstances particulières dans lesquelles le protocole sur les droits des femmes en Afrique a été adopté par le Sommet de Maputo (Mozambique) en juillet 2003, le rôle qu’il y a joué, et les souvenirs d’enfance que cette expérience a réveillés en lui. À travers cet ouvrage, un pont est jeté entre Ziama, son village natal, et Maputo (capitale du Mozambique), avec comme toile de fond les souffrances des femmes de son village et leur dur quotidien.
Ce témoignage se veut un soutien et un hommage à la femme africaine. «Tout au long de mon enfance, j’avais été témoin des souffrances des femmes de mon village coincé entre mer et montagne. J’avais aussi observé le couple que constituaient mes parents et leur amour profond, silencieux et pudique. Des souvenirs enfouis dans ma mémoire remontèrent à ma conscience, au fur et à mesure que je relatais ma contribution à la promotion du Protocole de Maputo. J’ai ressenti la relation entre mes souvenirs d’enfance et mon expérience récente au service de la cause des femmes comme un lien puissant.»
Pour Saïd Djinnit, la souffrance des femmes est la même sur le continent africain. Un peu plus au nord ou un peu plus au sud, ça ne change rien. Lors du sommet de Maputo, les idées et les images se bousculent dans sa tête. Le diplomate fait le parallèle entre les femmes du Mozambique et celles de son village natal, en Kabylie, entre mer et montagnes.
«Je pense pêle-mêle à ma mère, aux femmes de mon village, qui m’ont vu grandir, aux femmes battues, violées, humiliées, aux femmes africaines que j’ai croisées dans les champs et les endroits les plus reculés de toutes les régions du continent…»
L’auteur de Carnet de Maputo raconte les conditions d’extrême pauvreté dans lesquelles il a grandi à Ziama. La pauvreté, le dénuement, une vie spartiate. Avec sa famille, il habitait dans une concession composée de trois gourbis, disposés en U, aux murs tapissés de terre et de bouse de vache. Il dormait avec sa grand-mère, Nanna, à même le sol, sur un lit composé d’un épais tapis de diss.
«J’ai encore le souvenir du contact avec son corps protecteur. C’était une femme grande et élégante. Elle appartenait à une famille maraboutique d’un village voisin et était toujours calme et sereine. Elle était comme habitée par une paix intérieure que lui procurait sa croyance religieuse et mystique. Nanna était une ‘’takhounit’’, une position sociale qui correspond un peu à celle de disciple ou d’apôtre.»
Saïd Djinnit se souvient des berceuses chantées par sa grand-mère. Ces chansons parlaient de manière pudique de la souffrance des femmes dont les époux se trouvaient en exil. Un manque qu’elles ne pouvaient pas exprimer car sujet tabou.
«Dans celle dont je me souviens encore, la femme écrivait une lettre à son cher époux, Cheikh Meziane, qui lui manquait. Sa lettre traversait sept océans et parvenait enfin à son bien-aimé. En hommage à ma grand-mère, et comme pour leur transmettre sa force et sa spiritualité, j’ai bercé mes enfants avec les bribes de cette chanson qui me sont restées en mémoire.»
Les réminiscences de la guerre sont aussi gravées dans la mémoire de l’auteur. Les femmes l’ont couvert d’amour et de protection depuis son plus jeune âge. Une nuit, le petit garçon est réveillé par des bruits de bottes. L’armée française débarque avec bruit et fracas.
«Quelques instants après, je me retrouvais enfoui dans une foule compacte de femmes. À l’aube, les soldats français avaient réuni tous les habitants du camp sur la place du village. C’est le premier souvenir d’un contact physique avec ma mère. J’étais agrippé à sa robe. Autour de moi, beaucoup d’autres robes… Peu d’hommes étaient restés au camp… Beaucoup avaient rejoint le maquis, tandis que les autres étaient partis en quête de travail à Alger ou en France.»
Les femmes ont toujours été une source d’inspiration pour le diplomate. Il a toujours été de leur côté. Il écrit : «Le 8 mars 1974, alors que j’étais encore étudiant à l’Ecole nationale d’administration, j’ai bien participé aux principales manifestations organisées à Alger pour marquer la Journée internationale de la femme. Le lendemain, j’ai eu envie d’exprimer mon opinion. J’ai écrit un petit billet et l’ai fait parvenir au journal El Moudjahid comme on jette une bouteille à la mer. Dans cet article, je m’étonnai du fait que très peu d’hommes avaient participé aux manifestations célébrant la Journée internationale de la femme…».
Son engagement pour la cause des femmes est né de ce qu’il a observé dans sa jeunesse dans son village de Kabylie. Des scènes de servitude qui le révoltent. «Enfant, j’ai été un témoin privilégié du calvaire des femmes et des filles de mon village et ceux avoisinants. Toutes les tâches ménagères étaient exécutées exclusivement par les femmes et les filles. L’approvisionnement en eau leur incombait aussi… Périodiquement, elles se rendaient, toujours en groupe, à la rivière portant de volumineux ballots de linge sale qu’elles devaient laver.» Saïd Djinnit se rebiffe contre les injustices faites aux femmes. Même les rations distribuées au moment des repas privilégiaient les mâles de la famille plaçant la femme au plus bas de l’échelle. «La meilleure part était évidemment réservée au père de famille, suivi des garçons puis des filles.
La mère, elle, se contentait des restes.»
Battue, humiliée, traitée comme un animal, la femme ne trouve un semblant de respect que lorsque les poids des années courbent son échine et labourent son visage de profondes rides. «La femme ne trouverait de statut gratifiant qu’avec l’âge et la vieillesse. Elle héritait progressivement de l’autorité de son mari qui, la nature faisant bien les choses, perd plus vite ses capacités et ses moyens avec le temps. À mesure que les forces du patriarche déclinaient, elle s’érigeait graduellement comme la gardienne du temple, pèse de toute son autorité sur la vie de la famille et du clan»… Un voyage dans le temps entre Ziama et Maputo qui témoigne d’une souffrance commune entre les femmes d’Algérie et du Mozambique.
Diplomate algérien passionné par la prévention des conflits, le dialogue et la médiation, l’ambassadeur Saïd Djinnit a servi l’Organisation de l’unité africaine et l’Union africaine successivement comme chef de cabinet, secrétaire général adjoint chargé des affaires politiques et commissaire paix et sécurité. Il a joué un rôle important dans l’adoption du protocole sur les droits de la femme en Afrique par le Sommet de l’Union africaine en juillet 2003.
Il a ensuite servi l’Organisation des Nations unies comme Secrétaire général adjoint, représentant spécial du Secrétaire général pour l’Afrique de l’Ouest puis envoyé spécial du secrétaire général pour la région des Grands Lacs d’Afrique.

Carnet de Maputo de Saïd Djinnit. Casbah Éditions. 69 p. 2022. 800 DA.

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