
Après «Les vertueux», une épopée historique qui, sur fond de Première Guerre mondiale, est parcourue par un puissant souffle épique, Yasmina Khadra publie un nouveau roman* plus «ramassé».
Le cadre spatio-temporel de son récit, dont le rythme est tout aussi haletant que beaucoup de ses livres, est cette foisci moins ample et plus réduit. L’écrivain, très prolifique, plante son décor dans le quartier populaire de Montmartre, aux alentours de la célèbre église du Sacré Coeur, une des attractions de la capitale française. C’est tout près que vivent, dans un vieux bâti sans ascenseur, Nestor Landiras un nain qui s’occupe seul de sa grand mère une retraitée de l’éducation nationale.
Férue de lecture, elle vit dans l’ombre des auteurs, mais la vieillesse la pousse irrémédiablement vers la déchéance physique et morale. Elle finira à la suite d’un conflit avec sa fille, la mère de Nestor, une égoïste qui a vécu la naissance de son fils comme une «malédiction», dans une clinique. Elle y perd la vie suite à un AVC loin de son petit fils qui se retrouvera impuissant et perdu dans les dédales de la justice qui, sous l’instigation de sa mère qu’il n’a jamais connue, va procéder à son expulsion d’un logement empli de souvenirs.
Nous sommes loin du Paris qui déploie ses charmes devant les flots de visiteurs. Les personnages sont des déglingués, dans une France en crise où si l’on perd, du jour au lendemain, son travail comme Nestor qui était vendeur de chaussures dans un magasin à Barbes, on se rabat sur de petits trafics.
Hormis les militants d’extrême droite dont on ne trouve pas trace l’immeuble est un concentré de la France qui souffre à l’image des vieilles personnes isolées et de jeunes qui vivent de petits boulots. Les bistrots du coin révèlent aussi une humanité qui se shoote au foot et se montre tantôt cynique et tantôt chaleureuse et attentionnée.
Portraits et émotions dans l’oeuvre de Yasmina Khadra
L’auteur réussit, avec talent, à donner vie, dans des dialogues bien enlevés et non dénués d’humour et des descriptions du quartier, des peines et rêves de gens à des atmosphères et caractères. La galerie de personnage compte des combinards à la petite semaine, des rêveurs, des frimeurs et des tchatcheurs. On trouve aussi Kader un clandestin parti de la région d’Oran et qui rame pour obtenir ses papiers.
Le livre de Yasmina est parsemé de phrases qui révèlent encore une fois son souci de délivrer des sentences comme celle où il proclame que «le vrai piège n’est pas dans sa toile, mais dans sa patience» ou que la vie «n’est qu’une quête de soi et d’un soupçon de bonheur ».
Tout le roman est bâti sur l’amour de Nestor à sa grand mère que Khadra restitue avec force et émotion et celui qui le lie à Léon frappé de la même «infirmité».
Quittant Paris, Nestor se rend chez lui, dans sa maison de Provence où lit-on «l’été sait qu’il est chez lui, qu’il ne part jamais bien loin au cours de l’année puisqu’il n’a de cesse d’empiéter sur les autres saisons». Né de parents norvégiens la vie de Léon est un roman de souffrances et de quête désespérée du bonheur. Comme pour honorer sa grand mère, Nestor finira par devenir un écrivain comme si c’était la seule manière de maintenir à distance les vacheries du temps dont personne ne peut stopper les ravages. Roman sur l’amitié, l’altérité et l’espoir qui doit animer chaque être, le livre de Yasmina ne dégouline pas de bons sentiments qui ne font jamais de bonne littérature, mais d’humanité qui ici fait côtoyer ses laideurs et parfois ses splendeurs.


