Culture

La bouqala : quand la poésie murmurait les secrets du destin

Bien avant les réseaux sociaux, les romans ou les émissions de divertissement, les longues soirées réunissaient les femmes autour d’un simple récipient en terre cuite. Dans une atmosphère empreinte de poésie et de confidences, chacune venait y chercher un message, un espoir ou un signe du destin. Cette tradition, connue sous le nom de bouqala, demeure l’un des plus précieux héritages du patrimoine culturel immatériel algérien.

Pratiquée principalement dans les demeures de la Casbah d’Alger, mais également dans plusieurs villes du Centre du pays, la bouqala mêle poésie populaire, rituel domestique et transmission orale. Plus qu’un simple divertissement, elle constituait un espace privilégié où les femmes partageaient leurs émotions, leurs aspirations et leurs préoccupations à travers des vers empreints de délicatesse.

À l’origine, le mot « bouqala » désigne un petit récipient ventru en terre cuite vernissée, utilisé autrefois pour conserver l’eau ou l’eau de fleur d’oranger. Avec le temps, cet objet du quotidien est devenu le symbole du rituel lui-même, avant de désigner les poèmes récités lors de ces veillées exclusivement féminines.

Les origines exactes de cette tradition restent difficiles à établir. Les spécialistes estiment toutefois qu’elle est le fruit de la rencontre entre les traditions populaires de l’Algérois, l’héritage arabo-andalou et la culture urbaine d’Alger, enrichie par l’arrivée des familles andalouses entre la fin du XVe siècle et le début du XVIIe siècle. Transmise de génération en génération, la bouqala appartient au patrimoine collectif et ne se rattache à aucun auteur connu.

Le rituel se déroulait généralement durant les longues soirées d’hiver ou pendant le mois de Ramadhan. Une fois les tâches domestiques terminées, voisines, parentes et amies se réunissaient autour d’une bouqala remplie d’eau. Chacune y déposait un objet personnel — bague, bracelet, boucle d’oreille ou pendentif — avant qu’une femme, souvent la plus âgée de l’assemblée, ne récite un court poème en arabe dialectal algérois.

Ces textes évoquaient les sentiments les plus universels : l’amour, la séparation, la fidélité, le voyage, l’attente ou la nostalgie. À la fin de chaque récitation, une jeune fille célibataire retirait au hasard l’un des objets plongés dans le récipient. Le poème était alors attribué à sa propriétaire, qui y voyait un message symbolique ou une invitation à méditer sur sa propre situation.

Au-delà de sa dimension ludique, la bouqala représentait un véritable espace de liberté. À une époque où la parole féminine s’exprimait essentiellement dans le cercle familial, elle offrait aux femmes un moyen discret de confier leurs joies, leurs peines, leurs espoirs et leurs inquiétudes à travers le langage poétique. Sa force résidait moins dans la prédiction de l’avenir que dans l’interprétation personnelle de chaque participante.

La richesse de cette tradition repose également sur la beauté de sa langue. Les bouqalate recourent à un arabe dialectal raffiné, nourri de métaphores, d’images florales, d’évocations de la mer, des oiseaux, des jardins ou encore de la lune. Cette poésie populaire, à la fois simple et profondément symbolique, constitue un témoignage précieux de la sensibilité culturelle algérienne.

Si la pratique s’est progressivement raréfiée sous l’effet des mutations sociales, elle n’a jamais totalement disparu. Chercheurs, associations patrimoniales et passionnés de culture orale poursuivent aujourd’hui un important travail de sauvegarde. Des recueils ont été publiés afin de préserver ces textes longtemps transmis uniquement par la mémoire, tandis que plusieurs manifestations culturelles contribuent à faire revivre cette tradition.

À travers la bouqala, c’est aussi le rôle essentiel des femmes dans la préservation du patrimoine immatériel qui apparaît. Pendant des siècles, elles ont transmis une littérature sans livre, portée uniquement par la voix, l’écoute et la mémoire. Une richesse culturelle qui continue aujourd’hui d’habiter l’imaginaire collectif.

À l’heure où la sauvegarde du patrimoine vivant constitue un enjeu majeur, la bouqala rappelle que les traditions les plus durables ne sont pas toujours celles gravées dans la pierre ou consignées dans les archives. Elles vivent avant tout dans les paroles échangées, les souvenirs partagés et la mémoire des générations. Héritage emblématique de la Casbah d’Alger, elle demeure le symbole d’une poésie populaire qui, malgré le temps, n’a rien perdu de sa beauté ni de son âme.

✍️ Benmansour Fadia

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